Pauvre ou riche

J’ai trouvé dans mes archives d’autres auteurs dont les préoccupations rejoignent celles de Nell Doff évoquée la semaine dernière.

I have found in my archives other authors whose concerns overlap with those of Nell Doff mentioned last week.

Innimont

Dans « les couleurs troubles de l’enfance », Raphaël Romnée, au long d’une autobiographie écrite à la troisième personne, prend lui aussi ses distances avec Zola :

In « les couleurs troubles de l’enfance », Raphaël Romnée, through an autobiography written in the third person, also distances himself from Zola:


« Dès son entrée en cinquième, il acquiert la conviction que son destin est scellé, que, par hérédité, il est menacé, condamné ; un jour, comme sa mère, il perdra la tête, il deviendra fou. Il est vrai qu’il a déjà lu une grande partie de la saga des Rougon-Macquart (…). Zola y décrit minutieusement les tares dont sont atteints les personnages, tares dont l’origine est à rechercher dans un déterminisme social et psychologique implacable. (…) Ce va-et-vient entre la fiction et son quotidien conduit l’adolescent à chercher des parades, à secréter des antidotes. Il surveille ses réactions, contrôle progressivement son impulsivité.
(…) Pourtant, (…) il n’accepte pas qu’une hérédité fatale conditionne à jamais ses faits et gestes, sa vie, sa mort. Quelques années plus tard c’est dans l’existentialisme de Jean-Paul Sartre qu’il puisera le contrepoison à cet attrait morbide. Ce sont les actes d’un être humain qui forment l’essence de la vie, la voie obligatoire d’un itinéraire programmé n’est pas inéluctable. Une nouvelle fois c’est dans la littérature qu’il trouve des réponses décisives, qu’il extrait une légitimité à sa propre existence. Seul, l’enfant, victime filiale de la maladie mentale de sa mère, victime ignorée et insoupçonnée, a trouvé les chemins d’un équilibre, de son équilibre, fût-il précaire
. »


« As soon as he enters fifth grade, he becomes convinced that his destiny is sealed, that, by heredity, he is threatened, condemned; one day, like his mother, he will lose his mind, he will go mad. It is true that he has already read a large part of the Rougon-Macquart saga (…). Zola painstakingly describes the defects with which the characters are afflicted, defects whose origin is to be sought in an implacable social and psychological determinism. (…) This back and forth between fiction and his daily life leads the teenager to seek remedies, to secrete antidotes. He watches his reactions, gradually controls his impulsiveness.
(…) Yet (…) he does not accept that a fatal inheritance forever conditions his actions, his life, his death. A few years later it was in the existentialism of Jean-Paul Sartre that he drew the counterpoison for this morbid attraction. It is the actions of a human being that forms the essence of life, the obligatory path of a programmed route is not inevitable. Once again it is in literature that he finds decisive answers, that he extracts legitimacy from his own existence. Alone, the child, a filial victim of his mother’s mental illness, an unknown and unsuspected victim, has found the paths to balance, to his balance, however precarious it may be.
 »

Le narrateur parle de contrepoison : ses lectures l’ont d’abord condamné, puis sauvé. Je suis heureuse qu’il dénonce ce soi-disant déterminisme implacable qui chez Zola m’exaspère depuis longtemps.

The narrator speaks of counterpoison: his readings first condemned him, then saved him. I am happy that he denounces this so-called relentless determinism that Zola has long infuriated me.

Cette citation (avec des coupes sombres pour limiter la longueur de mes publications) donne envie, je l’espère, de lire tout l’ouvrage de Romnée : je vous le conseille vivement, c’est de plus une plaisante occasion d’encourager le travail considérable des Édtions Plein Chant.

This quote (with massive cuts to limit the length of my publications) makes you want, I hope, to read the whole book of Romnée: I strongly recommend it, it is also a pleasant opportunity to encourage the considerable work by Édtions Plein Chant.

Le Mont Blanc

Je vous ai parlé de la misère extrême que Neel Doff a connue : elle a réussi à sortir de sa condition, j’ai plaisir à le rappeler – même si le souvenir de son enfance l’a hantée toute sa vie. Frédéric Saenen évoque cette femme remarquable dans le « blog des lettres belges francophones ». Voici le début de son article :

I told you about the extreme misery that Neel Doff knew: she managed to get out of her condition, I enjoy reminding it – even if the memory of her childhood haunted her all her life. Frédéric Saenen mentions this remarkable woman in the « blog des lettres belges francophones ». Here is the beginning of his article:

« On doit à Charles Péguy d’avoir été parmi les premiers à opérer un distinguo entre la pauvreté et la misère. Il expliquait ainsi dans L’Argent que si la première a tout d’un purgatoire qui peut, malgré sa dureté, s’avérer transitoire, la seconde s’apparente à un enfer au seuil duquel est commandé l’abandon de toute espérance de la part de ceux qu’elle frappe, ronge, avilit, tue. »

« We owe to Charles Péguy for being among the first to distinguish between poverty and misery. He thus explained in L’Argent that if the first has everything of a purgatory which can, despite its harshness, turn out to be transitory, the second is akin to a hell at the threshold of which the abandonment of all hope of religion is commanded part of those whom it strikes, gnaws, degrades, kills. »

Entre misère et pauvreté, Paul et moi n’avons choisi ni l’un ni l’autre. Nous observons nos proches, Laurent adepte de la décroissance, et, dans une démarche proche, Séb qui préconise la sobriété heureuse. Je gratte avec la lame d’un couteau le contact de la bouilloire électrique quand elle ne veut plus faire son boulot : nous aurions pu la jeter il y a plusieurs années, et en acheter une neuve sans que cela déséquilibre notre budget, c’est évident. Mais il est moins évident pour moi de remplir les poubelles ou les déchèteries, de contribuer à asphyxier les zones de recyclage ou de destruction des déchets.

Between misery and poverty, Paul and I chose neither. We observe our relatives, Laurent follower of degrowth, and, in a similar approach, Séb who advocates happy sobriety. I scrape the contact of the electric kettle with the blade of a knife when it no longer wants to do its job: we could have thrown it away several years ago, and bought a new one without this unbalancing our budget, it’s obvious. But it is less obvious for me to fill garbage cans or recycling centers, to help suffocate recycling or waste destruction areas.

Nous avons cédé à l’achat d’un téléphone portable, petit modèle qui ne prépare pas le café, ni ne prend notre tension artérielle ni des photos faute de carte adéquate. On trouve ce petit outil à très bas prix, alors que sa fabrication a un impact important sur la planète, à cause de ses composants. Et aussi de la qualité de l’eau utilisée : le secret de son faible coût, c’est donc tout simplement la quantité.

We gave in to the purchase of a cell phone, a small model that does not prepare coffee, does not neither take our blood pressure or nor pictures for lack of an adequate card. This little tool can be found at a very low price, while its manufacture has a significant impact on the planet, because of its components. And also the quality of the water used: the secret of its low cost, therefore, is quite simply the quantity.

La cascade de Luiset

Cela dit, ne nous leurrons pas, les grosses multinationales qui pratiquent avec détermination le pillage des ressources naturelles ont un autre impact. Conscients des problèmes environnementaux, Lolo, Séb, Paul et moi, et d’innombrables autres, nous évitons d’être complices, par exemple dans le choix des produits de consommation, mais à ce jeu-là il est difficile de ne pas être perdant. Le colibri est gentil et motivé, mais des milliards de colibris ne pèsent pas le poids de quelques rouleaux compresseurs.

Having said that, let’s face it, the big multinationals that are determined to plunder natural resources have another impact. Aware of environmental problems, Lolo, Séb, Paul and I, and countless others, we avoid being complicit, for example in the choice of consumer products, but in this game it is difficult not to be a loser . The hummingbird is kind and motivated, but billions of hummingbirds are no match for a few road rollers (steam rollers?).

Trouvez-vous que je mélange tout, Neel Doff d’un côté, les problèmes environnementaux de l’autre ? Pour moi, il y a un lien, et c’est Neel qui le fournit.

Do you think I’m mixing everything up, Neel Doff on the one hand, environmental issues on the other? For me, there is a connection, and Neel provides it.

En sortant de sa condition misérable, Neel Doff découvre la misère intellectuelle. « (…) je commençais à comprendre que si la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas tout que d’avoir les pieds au chaud.
Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde. »


Coming out of her miserable condition, Neel Doff discovers intellectual misery. « (…) I began to understand that if misery is the greatest of all calamities, there are also pains other than those of the belly which cries, and that it is not all that to have the feet warm.
Before my studies, everything manifested itself to me through sensations, on which I could not quite put words, and, when I found any, I dared not say them, believing myself to be stupid and absurd. »

Le monde évolue autour de nous à une vitesse fulgurante, et la pandémie en cours n’est qu’un des aspects de ces transformations. Je trouve indispensable de savoir ce qui se passe, j’ai une soif immense de connaissance, d’apprendre jusqu’à plus soif. J’ai peur des comportements irréfléchis dus à l’ignorance.

The world around us is changing at breakneck speed, and the ongoing pandemic is just one aspect of these transformations. I find it essential to know what is going on, I have an immense thirst for knowledge, to learn until my thirst was quenched. I am afraid of thoughtless behavior due to ignorance.

Je ne connais pas « Le Village retrouvé, ethnologie de l’intérieur », écrit par Pascal Dibie, ethnologue. Mais je vais relire son texte écrit près de trente ans plus tard, « Le village métamorphosé, révolution dans la France profonde ». Là comme ailleurs, tout change, on a la sensation que tout nous échappe… Pascal Dibie y cite Walter Benjamin : « …Nous sommes devenus pauvres. Nous avons sacrifié, morceau après morceau, l’héritage de l’humanité et souvent nous l’avons mis au clou pour le centième de sa valeur afin de recevoir en contrepartie la petite monnaie de l’actuel. (…) L’humanité se prépare à survivre s’il le faut à la culture. Et l’essentiel c’est qu’elle le fait en riant. Il est fort probable qu’ici ou là ce rire rende un son barbare. »

I do not know « Le Village retrouvé, ethnologie de l’intérieur », written by Pascal Dibie, ethnologist. But I am going to reread his text, written almost thirty years later, « Le village métamorphosé, révolution dans la France profonde ». There, as elsewhere, everything changes, we have the feeling that everything escapes us… Pascal Dibie quotes Walter Benjamin: « … We have become poor. We have sacrificed, piece by piece, the heritage of mankind and often we pledged it down for a hundredth of its value in order to receive in return the small change of the present. (…) Mankind is preparing to survive if necessary to culture. And the main thing is that it does it while laughing. It is very likely that here and there this laughter makes a barbaric sound. »

Je trouve nécessaire de regarder ce monde qui change, même si cela peut être angoissant : j’ai besoin de le comprendre. Ces recherches multiples et ces considérations inquiètes ne nous empêchent pas de profiter de notre existence tranquille. Je ne vous raconte pas nos nombreuses balades avec des mots, mais avec des photos…

I find it necessary to watch this changing world, even if it can be scary: I need to understand it. These multiple searches and these worried considerations do not prevent us from enjoying our quiet existence. I’m not telling you about our many walks with words, but with photos …

Ce blog est hébergé par Dom : avez-vous remarqué l’absence de publicité ? C’est à lui qu’on la doit… Je lui ai dit que certains de mes lecteurs ne pouvaient plus accéder au blog, alors il a fait un travail considérable de mise à jour (entre autre, 5 Go de photos à restaurer !). J’ai maintenant accès à une mise à jour de wordpress que je ne maîtrise pas du tout, d’où les changements très visibles ! Bonne lecture, quand même…

This blog is hosted by Dom: Did you notice the lack of advertising? He is whom we owe … I told him that some of my readers could no longer access the blog, so he did a lot of updating (among others, 5 GB of photos to restore!). I now have access to a wordpress update that I have no knowledge of at all, hence the very visible changes! Happy reading, anyway …

Bénonces

Neel et moi


Nous sommes harcelés au téléphone pour des « comptes formation » : comme l’état subventionne les ayants droits, d’innombrables sociétés cherchent à les attirer. Afin d’envoyer sur les roses (mais toujours très poliment, c’est un travail pourri) la pauvre téléphoniste qui voulait savoir pourquoi cela ne m’intéressait pas, j’ai répondu : « j’ai quatre-vingts ans » (en Suisse et en Belgique, otante ou huitante). Il y a eu un silence surpris suivi d’un déluge d’excuses pour le dérangement – conseil d’amie, faites comme moi…

We are harassed on the phone for « individual learning accounts »: as the state subsidizes rights holders, innumerable companies seek to attract them. In order to get rid of the poor telephonist who wanted to know why it did not interest me (but always very politely, it’s an abominable job) I replied, « I am 80 years old ». There was a surprised silence followed by a deluge of excuses for the inconvenience – friend’s advice, do like me …

J’ai menti.
J’aurai 70 ans (septante ou soixante-dix ?) le 11 janvier, vous serez adorables de m’envoyer un petit message ce jour-là. Soixante-dix, c’est beaucoup, cela se voit aux cheveux des amis de toujours, devenus argentés, puis passés de l’argent au blanchiment.
Cela se voit à la longue liste des disparus. Cela se voit quand mes genoux rechignent avant de se mettre au boulot.
Cela paraît lourd, ou plutôt consistant. Il y a un paquet d’années écoulées, il y a un paquet d’histoires à raconter, il y a de l’expérience : je me sens riche.
I lied.
I will be 70 years old on January 11, you will be adorable to send me a little message that day. Seventy, it’s a lot, it is seen at the hair of the friends of always, become silver, and then gone from silver to whitening (in French, a joke with money laundering).
This is seen at the long list of missing. This is seen when my knees are reluctant before getting to work.
It seems heavy, or rather consistent. There is a package of past years, there is a pack of stories to tell, there is experience: I feel rich.

Cela veut dire aussi pas loin de cinquante ans de vie commune avec Paul (ouh là là ! Quarante-neuf ans de mariage hier !). Cela veut dire des milliers de livres accumulés, il faudrait pousser les murs, Paul en a dénombré cinq mille mais il n’a pas terminé le décompte. Alors il vient de réaliser une nouvelle bibliothèque, avec un rayon destiné plus particulièrement aux écrivains prolétariens.
It means also not far from fifty years of life together with Paul (Ooooooops! Forty-nine years since our wedding yesterday!). This means thousands of accumulated books, we would have to push the walls, Paul has counted five thousand but he did not finish the count. So he has just created a new library, with a section intended more particularly for proletarian writers.

Justement, je lisais « Dans le murmure des feuilles qui dansent »… Ce livre d’Agnès Ledig (qui n’a pas encore sa place dans nos rayons) m’est tombé des mains. C’est pourtant bien écrit, les personnages sont consistants, la plupart fracassés par la vie : si c’est bien triste dans la réalité, ça donne d’excellents romans. Pourtant j’ai décroché.
Alors j’ai fouiné dans nos trésors de papier (où il est parfois difficile de faire son choix, après tout, c’est comme dans une librairie) et j’ai découvert « Keetje » de Neel Doff : la préface de Henri Poulaille a coupé court à mes doutes, il s’agit bien d’une auteure prolétarienne.
Precisely, I read « Dans le murmure des feuilles qui dansent » … This book of Agnès Ledig (who has not yet his place in our shelves) fell from the hands. It is well written, the characters are consistent, most shattered by life: if it is sad in reality, it gives great novels. Yet my interest falled down.
So I nosed around in our paper treasures (where it is sometimes difficult to make one’s choice, after all, it’s like in a bookstore) and I discovered « Keetje » of Neel Doff: the preface by Henri Poulaille has cut short to my doubts, it is a proletarian author.

Neel Doff (1858-1942), auteure néerlandaise dont l’œuvre est « très largement autobiographique », a passé vingt ans dans une misère effroyable. Ses parents gagnaient à peine le nécessaire, puis son père a trouvé des emplois de moins en moins payés et il a sombré dans la boisson. Sa mère a dû abandonner son métier de dentelière pour élever ses neuf enfants.
Neel Doff (1858-1942), a Dutch author whose work is « very largely autobiographical », spent twenty years in appalling misery. Her parents barely earned the basics, then his father found increasingly lower-paying jobs and he fell into drinking. Her mother had to give up her lace-making trade to raise her nine children.

Un siècle plus tard à peine, j’ai eu un accès relativement facile à l’information sexuelle puis à la contraception. On ne m’a jamais raconté que les petites filles naissent dans les roses et les petits garçons dans les choux. À Neel (ou plutôt à son héroïne, Keetje), les voisins disaient « ta maman va acheter un bébé » à quoi elle répondait avec une sagesse précoce : « Oh non, nous sommes déjà huit enfants à la maison ! »
Just over a century later, I had relatively easy access to information about sex and then to contraception. I have never been told that little girls are born in roses and little boys in cabbages. To Neel (or rather to her heroine, Keetje), the neighbors would say « your mom is going to buy a baby » to which she replied with precocious wisdom: « Oh no, we are already eight children at home! »

J’ai interrompu ma lecture pour faire une recherche depuis le slogan des féministes réclamant l’accès à la contraception et la légalisation de l’avortement dans les années septante (soixante-dix) : « un enfant si je veux, quand je veux ! » Les francophones pourront lire cette histoire passionnante, sachant qu’en France et « en 1920 la loi anti-contraception punit toute propagande anticonceptionnelle et interdit aux médecins de donner à ce sujet le moindre conseil aux femmes ». Quant à Marie-Louise Giraud, elle sera guillotinée en 1943 pour avoir pratiqué des avortements. Qui se rappelle de cela, alors que de nos jours, chez nous, la majorité des gens a accès à l’information et aussi, très souvent, aux moyens contraceptifs ? Si les parents de Neel avaient eu accès à la contraception, la destinée de notre héroïne aurait été évidemment toute autre.
I interrupted my reading to search for the feminist slogan calling for access to contraception and the legalization of abortion in the seventies: « A child if I want, when I want! » French speakers will be able to read this fascinating story, knowing that in France and « in 1920 the anti-contraception law punished all contraceptive propaganda and prohibited doctors from giving women any advice on this subject. » As for Marie-Louise Giraud, she will be guillotined in 1943 for having performed abortions. Who remembers this, when today, in our country, the majority of people have access to information and also, very often, to contraceptives? If Neel’s parents had had access to contraception, the fate of our heroine would obviously have been quite different.

Après des années de lutte, les parents de Neel, découragés, avaient perdu tout espoir de sortir de leur condition, tandis que leur fille se prostituait avant que toute sa famille ne meure de faim. Neel ne comprenait pas : « La simplicité avec laquelle mes parents s’adaptaient à cette situation, me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour (…). Sans doute il n’y avait d’autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais à admettre que ce moyen fût accepté sans la révolte et les imprécations qui, nuit et jour, me secouaient.
J’étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé son œuvre, tandis que j’avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort. » (« Jours de famine et de détresse » ce sont les dernières phrases du volume.)
After years of struggle, Neel’s discouraged parents had lost all hope of coming out of their condition, while their daughter became a prostitute before her whole family starved to death. Neel did not understand: « The simplicity with which my parents adapted to this situation, made me take them in an aversion which increased every day (…). No doubt there was no other way for us not to die of hunger, but I refused to admit that this means was accepted without the revolt and the imprecations which, night and day, shook me.
I was too young to understand that in them misery had finished its work, while I had all my youth and all my vigor to rear up in the face of fate. » (« Jours de famine et de détresse » these are the last sentences of the volume.)

Neel Doff a cependant réussi à apprendre à lire et elle lit tout avec passion. Cependant, elle croit que riches et pauvres ne sont pas de la même espèce, de la même race. Et les relations qu’elle finit par nouer avec les uns et les autres, par exemple les peintres, pour qui elle pose, la renvoient parfois à son origine, quand ils la croient incapable d’accéder à leur culture. Elle-même s’est forgé sa propre culture, « mais pas de l’instruction, ainsi qu’elle le précise ». Cependant, ses innombrables lectures lui permettent de se situer : elle n’est pas la seule dans son cas.
Neel Doff has however managed to learn to read and she reads everything with a passion. However, she believes that the rich and the poor are not the same species, the same race. And the relationships she ends up forging with one another, for example the painters, for whom she poses, sometimes send her back to her origin, when they believe her incapable of accessing their culture. She has developed her own culture herself, « but not education, as she specifies. » However, her countless readings allow her to situate herself: she is not the only one in her case.

J’apprécie tout particulièrement son opinion concernant Zola : « J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d’une réalité inventée ou observée en surface ; il me semblait qu’il s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du peuple. L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être malodorant qui déambule là, devant vous… »
Pour ma part, autrefois, j’ai dévoré Zola. Mais je me suis lassée des chutes inévitables de ses héros. Tous sont condamnés : maladie, malchance, trahison, pauvreté seront leur lot. Aucun n’est capable de sortir de sa condition. Or, Keetje, elle, s’en est sortie, même si elle restera hantée tout au long de sa vie « malgré l’acquisition d’une certaine aisance » par « la misère, mais aussi la puissance de l’argent, la domination masculine, la force des sentiments. »
I particularly appreciate her opinion about Zola: « I had the feeling of some sort of superficial painting, of a reality invented or observed on the surface; it seemed to me that he had relied on his intuition too much, especially when it came from the people. Intuition will never deliver the soul of this smelly being who walks there in front of you … »
For my part, I once devoured Zola. But I got tired of the inevitable downfalls of his heroes. All are condemned: disease, bad luck, betrayal, poverty will be their lot. None are able to come out of their condition. However, Keetje DID succeed, even if she will remain haunted throughout her life « in spite of the acquisition of a certain ease » by « the misery, but also the power of the money, the male domination masculine, the strength of feelings. »

« Keetje est un parcours de femme exceptionnel qui n’aurait probablement pu s’enclencher sans la lecture, la littérature. »
« Keetje is an exceptional woman’s destiny that probably could not have started without reading, literature. »

« Jours de famine et de détresse », « Keetje » et « Keetje Trottin » constituent ce qu’on appelle la « Trilogie de la faim ». Je note, par exemple, comme début d’un chapitre (dans « Jours de famine et de détresse » p 146 de mon édition de 1943) : « Après plusieurs années effroyablement remplies de jours de famine »…
« Jours de famine et de détresse », « Keetje » and « Keetje Trottin » form what is known as the « Trilogie de la faim » « Hunger Trilogy ». I note, for example, as the beginning of a chapter (in « Jours de famine et de détresse » p 146 of my 1943 edition): « After several years appallingly filled with days of famine » …

Les sources de mes citations autres que celles tirées des romans de Nell Doff sont Wikipédia, le Portail des littératures belges et « Karoo », articles que je vous invite vivement à lire à votre tour. Je vous invite tout autant à découvrir cette auteure remarquable (introuvable me direz-vous ? Essayez les éditions Plein Chant et les éditions l’Échappée, ou encore les bouquinistes).
The sources for my quotes other than those taken from Nell Doff’s novels are Wikipedia, le Portail des littératures belges et « Karoo », articles that I urge you to read in your turn. I invite you just as much to discover this remarkable author (impossible to find you say to me? Try les éditions Plein Chant and les éditions l’Échappée, or even the booksellers).

Je découvre Karoo, un site de critique et création culturelle très fourni.
« Les Bruxelloises connaissent toutes un peu Neel Doff (1858-1942). En tout cas celles qui sont déjà passées, au moins une fois, au bord des Étangs d’Ixelles et à côté de la place Flagey. Entre les deux, sur un triangle d’herbe, souvent garni de divers accessoires abandonnés, trône une sculpture usée et verdie par le temps. Ce monument rend hommage à Charles De Coster (NDLC auteur de Till l’espiègle) et représente les deux héros de sa grande œuvre, La Légende d’Ulenspiegel. Le personnage de Nele, penché sur son mélancolique amant, a les traits de Doff qui posa pour le sculpteur Charles Samuel. Ce visage anonyme, à part pour quelques connaisseuses qui viennent rendre hommage, de temps à autre, à De Coster ou à Doff, est l’une des seules traces laissées par l’écrivaine dans l’espace public en Belgique. »
I discover Karoo, a site of criticism and cultural creation very provided.
« The people of Brussels all know Neel Doff (1858-1942) a little. In any case, those who have already passed, at least once, on the edge of the Ixelles ponds and next to the Place Flagey. Between the two, on a triangle of grass, often furnished with various abandoned accessories, sits a sculpture worn and green by time. This monument pays homage to Charles De Coster (NDLC author of Till l’espiègle) and represents the two heroes of his great work, The Legend of Ulenspiegel. The character of Nele, leaning over her melancholy lover, has the features of Doff who posed for the sculptor Charles Samuel. This anonymous face, except for a few connoisseurs who come to pay homage, from time to time, to De Coster or Doff, is one of the only traces left by the writer in the public space in Belgium. »


Et puisqu’il s’agit de commencer l’année, il n’y a rien de scandaleux à s’installer douillettement pour savourer un bon bouquin, même si ce dernier parle de misère. Après tout, Neel Doff a écrit pour être lue : je vous souhaite, en sa compagnie ou pas, une belle année, la paix, rêvons un peu : la fin des mensonges, plus de fraternité… Je vous souhaite une année 2022 qui vaille la peine d’être vécue.
And since it’s the start of the year, there’s nothing scandalous about getting cozy up and savoring a good book, even if it is about misery. After all, Neel Doff wrote to be read: I wish you, in her company or not, a good year, peace, let’s dream a little: the end of lies, more fraternity … I wish you a year 2022 that is worth it pain to be lived.

 

Avez-vous pu compter tous les avions ?
Were you able to count all the planes?

 

Retour sur l’année écoulée — Looking back on the past year

Janvier
Un mois après ma mémorable chute en vélo, j’étais encore prisonnière de l’orthèse et écrire n’était pas facile.
January
A month after my memorable fall on my bike, I was still trapped in the orthosis and writing was not easy.

Février
Neige devant la maison de Jean-Pierre et Chantal
February
Snow in front of Jean-Pierre and Chantal’s house

Mars
Lénine, Staline, Trotsky et un inconnu – ou peut-être les Quatre Mousquetaires ?
March
Lenin, Stalin, Trotsky and an unknown – or maybe the Four Musketeers?

Avril
Paul profite des derniers aménagements de Séb.
April
Paul takes advantage of Séb’s latest fittings.

Mai
Étang de la Serre
May
Pond of the Serre

Juin
En Savoie – nous quittons la maison pour la première fois depuis… Depuis ? Depuis bien trop longtemps !
June
In Savoy – we are leaving home for the first time since… Since? For far too long!

Juillet
Dramane, Philippe, Hervé… Un concert et une soirée mémorables…
July
Dramane, Philippe, Hervé… A memorable concert and evening…

Août
Un cheval déguisé en zèbre mais ça ne prend pas.
August
A horse disguised as a zebra but it doesn’t work.

Septembre
De bien jolies balades entre Velay et Margeride.
September
Very pretty walks between Velay and Margeride.

Octobre
Marignieu

Novembre
Un cygne (d’étang ? de piste ?) renversé.
November
An overturned swan.

Décembre
« Le chemin des jolies vaches »
L’année se termine, la route file vers un avenir inconnu.
December
« The path of pretty cows »
The year ends, the road heads towards an unknown future.

S’il vous reste quelques minutes pour les trucs incroyables, regardez cette vidéo
If you have a few minutes left for the amazing stuff, check out this video

Sous terre

Il y a un pont.
There’s a bridge.

Mon père n’est pas venu chez nous pendant deux années, à cause des confinements bien entendu. Âgé maintenant de 94 ans, il lui a été difficile de revenir, l’habitude s’étant perdue, mais il a accepté finalement et cela s’est bien passé. Je me suis peut-être occupée davantage de lui.
My father didn’t come to our house for two years, due to the lockdowns of course. Now 94, it was difficult for him to come back as the habit had worn off, but he finally agreed and it went well. Maybe I took more care of him.

J’avais trouvé par hasard un livre écrit par Robert De Joly, un pionnier de la spéléologie, qui lui-même a en quelque sorte succédé à Martel, améliorant le matériel et consacrant son existence à l’exploration des gouffres. C’est d’ailleurs le titre du livre, « ma vie aventureuse d’explorateurs d’abîmes ». J’ai réussi à lire à mon père les cent soixante pages de l’ouvrage.
By chance, I found a book written by Robert De Joly, a pioneer of speleology, who himself somewhat succeeded Martel, improving the equipment and devoting his life to the exploration of chasms. This is the title of the book, « My Adventurous Life of Explorers of Abyss ». I managed to read the 160 pages of the book to my father.

Papa m’interrompait parfois : « Est-ce qu’il raconte l’histoire du melon ? » De Joly pique-niquait en bas de l’aven avec ses co-équipiers, d’autres, en surface, fournissaient le matériel demandé. Ces derniers, au lieu de faire descendre le melon dans un panier, l’ont lancé dans le gouffre : le melon a explosé et généreusement crépi chacun des spéléologues de ses innombrables fragments.
Dad interrupted me sometimes, « Does he tell the story of the melon? » De Joly was picnicking at the bottom of the aven with his team-mates, others on the surface provided the requested equipment. This ones, instead of lowering the melon into a basket, threw it into the abyss: the melon exploded and generously plastered each of the speleologists with its innumerable fragments.

Non, l’histoire du melon n’apparaît pas dans le livre, mais celle de « M. à Martel », si. Lassés de la tyrannie de Martel, ses co-équipiers avaient écrit l’insulte à son insu, et elle a été retrouvée au détour d’une galerie, intacte, des années après.
No, the story of the melon does not appear in the book, but that of « M. à Martel » (or S. to Martel, or shit to Martel) does. Tired of Martel’s tyranny, his teammates had written the insult without him knowing it, and it was found around a bend in a gallery years later. It was intact.

Sur la commune d’Orgnac se trouvent le village d’Orgnac, le site préhistorique Orgnac III, et l’aven d’Orgnac. Ce dernier comporte les salles accessibles au public, et un réseau d’une immensité prodigieuse, que j’ai eu la chance de visiter avec d’autres spéléos. Je me rappelle de salles où Notre-Dame-de-Paris pourrait rentrer toute entière, bien au large. Il y a quelque part une stalagmite dont le diamètre est de plusieurs mètres, qui a été renversée il y a un grand nombre de millénaires : impossible d’imaginer la violence du séisme. Sur cet énorme pilier « poussent » à nouveau de nouvelles concrétions verticales, déjà d’un grand âge elles aussi. J’avais été frappée par la beauté et l’immensité du site. J’ai aussi le souvenir d’une étroiture (passage étroit) très difficile à franchir.
In the town of Orgnac are the village of Orgnac, the prehistoric site of Orgnac III, and the Aven d´Orgnac. This one includes rooms accessible to the public, and a network of prodigious immensity, which I had the chance to visit with other speleologists. I remember rooms where Notre-Dame-de-Paris could fit in its entirety, without being cramped. There is a stalagmite somewhere with a diamter of several meters that was knocked down many millennia ago: it’s impossible to imagine the violence of the earthquake. On this enormous pillar new vertical concretions grow again, already of great age. I had been struck by the beauty and vastness of the site. I also have the memory of a narrowing (narrow passage) very difficult to cross.

Ce gouffre existait sans doute déjà à l’ère tertiaire : la démesure aussi bien des dimensions du lieu que de son âge donnent le vertige.
This chasm undoubtedly already existed in the Tertiary era: the excessiveness of both the size of the place and its age makes you dizzy.

Robert De Joly est l’inventeur de l’aven d’Orgnac. Comme papa pratiquait la spéléo, il a rencontré De Joly à plusieurs reprises, dans les années trente, puis plus récemment. Papa cédait volontiers à une des fantaisies de cet original : pour monter chez lui, on pouvait choisir l’escalier ou l’échelle…
Robert De Joly is the inventor of the Aven d´Orgnac. As dad was a speleologist, he met De Joly on several occasions, in the thirties, then more recently. Dad readily gave in to one of the fantasies of this original: to go up to his house, you could choose the staircase or the ladder …

Le problème avec son livre, c’est que l’auteur est un donneur de leçons très imbu de lui-même : je n’aurais pas aimé être de ses collaborateurs, il n’a pas l’air de bien les traiter alors qu’ils lui sont indispensables. Mais c’est toujours lui qui descend le premier et joue le beau rôle. De Joly a fait un travail remarquable mais a beaucoup trop manqué de modestie.
The problem with his book is that the author is a very imbued with himself lesson-giver: I would not have liked to be one of his collaborators, he does not seem to treat them well while they are essential to him. But he’s always the one who gets off first and plays the good part. De Joly did a remarkable job but was too lacking in modesty.

Il y a un cygne.
There is a swan.


Pendant son séjour ici, en plus d’évoquer les vieux souvenirs, mon père a pu faire une petite marche chaque jour malgré le temps gris, humide et froid. J’illustre donc cette page avec des photos de brume.
During his stay here, in addition to bringing up old memories, my father was able to take a short walk each day despite the gray, wet and cold weather. So I illustrate this page with pictures of mist.

Je l’ai raccompagné chez lui puis je suis revenue sans tarder. Notre quotidien n’a rien de palpitant. Nous traversons une période difficile : les jours les plus courts, raccourcis encore par l’absence de soleil. Paul a cherché à se consoler en faisant une recherche sur la longueur de la nuit : je crois que les jours ont fini de diminuer. Je passe du temps à trier des photos, à trier des courriels, à rédiger la chronique à venir… Paul aussi a de quoi s’occuper. Nous avons chaque jour notre moment de musique. J’avais perdu le goût de chanter, cela redevient un plaisir…
I took him home and then returned without delay. Our daily life is not exciting. We are going through a difficult period: the shortest days, made even shorter by the lack of sun. Paul sought to console himself by researching the length of the night: I believe the days have ended reducing. I spend time sorting photos, sorting emails, writing the upcoming column … Paul has plenty to keep busy too. We have our music moment every day. I had lost the taste for singing, it becomes a pleasure again …

J’aurais bien entendu et comme toujours, des coups de colère à publier, mais le sujet lasse tout le monde. J’aurai peut-être du nouveau, des informations à transmettre – je ne sais comment le faire, ni quand, ni même ce que je communiquerai au final.
Of course, and as always, I would have angry outbursts to publish, but everyone is bored with the subject. Maybe I will have something new, some information to convey – I don’t know how, or when, or even what to communicate in the end.

Il y avait un tagueur.
There was a tagger.

Noël approche à grands pas et j’ai hâte de retrouver la petite famille. Depuis des années nous évitons la surconsommation qui semble pourtant être la maladie d’une majorité de gens. Pour moi cette fête n’a pas d’autre intérêt que de retrouver ceux que l’on aime.
Christmas is fast approaching and I can’t wait to reunite with the little family. For years we have avoided overconsumption, which seems to be the disease of most people. For me this feast has no other interest than finding those we love.

Je vous souhaite à tous le meilleur.
I wish you all the best.

Les Baronnies, suite et fin

Je vous racontais la sortie sous la pluie du samedi, au milieu des pommiers, la marche très difficile sur le verglas. Nous ne nous sommes rien cassé mais l’intérêt d’une telle balade était réduit.
I told you about the outing in the rain on Saturday, in the middle of apple trees, the very difficult walk on the ice. We didn’t break anything, but the value of such a ride was reduced.

Dans les gorges de la Méouge, la route est coupée en semaine pendant la pose d’un grillage pour sécuriser la circulation. Puisque c’est le week-end, nous découvrons enfin ces magnifiques gorges. Nous repassons près du pont roman-romain, et nous admirons les effets extraordinaires des plissements des roches et de l’érosion. Nous prenons quelques repères à Barret-sur-Méouge où nous reviendrons. Peut-être.
In the Méouge canyon, the road is cut off during the week while a fence is being put up to make traffic safer. Since it’s the weekend, we finally discover these magnificent canyon. We pass by the Roman-Romanesque bridge again, and we admire the extraordinary effects of rock folds and erosion. We take some landmarks in Barret-sur-Méouge where we will come back. May be.


Le dimanche, nous faisons la connaissance d’une jolie perdrix, très familière, à peine sortie de son élevage. Elle vient vers nous mais ne se laisse pas photographier comme je le voudrais.

On Sunday, we meet a pretty, very familiar partridge, just out of her farm. She comes towards us but does not let herself be photographed as I would like.

 

Nous découvrons le village de Vieux-Noyers, abandonné depuis quelques décennies, et les traces impressionnantes de l’érosion : il semble qu’une grande plaque rocheuse a dégringolé récemment, mieux vaut ne pas se trouver en-dessous.
We discover the village of Vieux-Noyers (Old Walnut Trees), abandoned for a few decades, and the impressive traces of erosion: it seems that a large rocky plate has tumbled recently, better not to be below.

Des moutons paissent paisiblement en montant la pente.
Sheep graze peacefully going up the slope.

Un homme marche devant nous, se penche, se relève, son manège m’intrigue. Quand nous le rejoignons, il nous explique la situation : d’immenses troupeaux de moutons viennent ici, les propriétaires ont fait nettoyer les abords du chemin. Notre interlocuteur prévoit de passer en moto, or le chemin est jonché de brindilles d’épineux, il les enlève autant qu’il peut, il écarte aussi des pierres dangereuses.
A man walks in front of us, leans over, gets up, his manner intrigues me. When we join him, he explains the situation to us: huge flocks of sheep come here, the owners have cleaned the edges of the path. Our interlocutor plans to pass by motorbike, but the path is strewn with thorny twigs, he removes them as much as he can, he also pushes aside dangerous stones.

Le mythe des troupeaux de moutons bien intégrés à la nature ne tient plus ici. La pâture passe plus ou moins légalement sur le GR, l’accès à la chapelle Saint-Claude est sale et glissant, agrémenté par les déjections des animaux. C’est aussi par là que ce monsieur habite, il nous fait visiter très aimablement son domaine. Passer en moto semble en effet extrêmement difficile.
The myth of the flocks of sheep well integrated into nature no longer holds here. The pasture passes more or less legally on the GR, the access to the Saint-Claude chapel is dirty and slippery, embellished by animal droppings. This is also where this gentleman lives, he very kindly shows us around his estate. Passing by motorbike indeed seems extremely difficult.



Cette bâtisse a longtemps servi à abriter les troupeaux, mais elle n’a pas été entretenue et le toit commence à s’effondrer. Je regarde avec effarement les montants de la porte, devenus l’un vis-à-vis de l’autre d’une indépendance néfaste. Au premier plan, une lézarde descend en biais de la toiture jusqu’au sol.
This building was used for a long time to house the herds, but it has not been maintained and the roof is starting to collapse. I gaze in dismay at the door jambs, which have become one vis-à-vis the other with a pernicious independence. In the foreground, a crack descends diagonally from the roof to the ground.


L’église a été restaurée, un puits construit comme décoration, pour le reste un arrêté de 2014 interdit l’accès aux ruines. Elles ont pourtant été occupées, mais peut-être plus depuis longtemps si j’en crois ce tag daté de septembre 1988.
The church has been restored, a well built as decoration, for the rest a decree of 2014 prohibits access to the ruins. They were inhabited though, but maybe not for a long time if I believe this tag dated September 1988.




J’aime beaucoup le cimetière abandonné. Dans la ville de Québec, il y a de cela fort longtemps, nous avons bu de la bière dans un cimetière désaffecté dont la chapelle avait été reconvertie en bibliothèque, il s’y trouvait une jolie statue de jeune fille en train de lire. L’endroit était paisible et les Québécois étaient nombreux à y faire une halte.
I really like the abandoned cemetery. In Quebec City, a long time ago, we drank beer in an abandoned cemetery whose chapel had been converted into a library, there was a pretty statue of a young girl reading. The place was peaceful and many Quebecers stopped by.


Mais tout le village de Vieux-Noyers a été abandonné, je suis seule à en faire le tour.

But the whole village of Vieux-Noyers has been abandoned, I am the only one walking around it.

Nous décidons cet après-midi de retourner à Barret-sur-Méouge et nous choisissons un chemin balisé tout proche, mais un petit inconvénient climatique nous fait faire demi-tour.
We decide this afternoon to return to Barret-sur-Méouge and we choose a very close marked path, but a small climatic inconvenience makes us turn around.

Le lundi, nous allons visiter « les Mées », les célèbres pénitents…
On Monday, we visit « Les Mées », the famous penitents …

« Rue étroite, éviter de s’engager », c’est gentil, mais l’autre rue est interdite !
« Narrow street, avoid entering », that’s nice, but the other street is forbidden!


Au loin (sauf erreur de ma part), c’est la montagne de la Lure.
In the distance (unless I am mistaken) is the Lure mountain.



Les fameux pénitents
The famous penitents





Le mardi, nous retournons dans la vallée du Jabron, et, à Fontaine, nous partons en direction de Vieux-Noyers : cette fois, c’est la boue qui nous fera faire demi-tour, mais nous aurons fait une très jolie balade. Nous avons droit aussi bien à un chemin élargi au bulldozer qu’à un joli petit sentier ensoleillé.
On Tuesday, we return to the Jabron valley, and at Fontaine, we set off towards Vieux-Noyers: this time, it’s the mud that will make us turn around, but we will have had a very nice ride. We are treated to a bulldozed path as well as a nice little sunny path.


En plus de l’église de Vieux-Noyers, on peut même voir la chapelle Saint-Claude !
In addition to the Vieux-Noyers church, you can even see the Saint-Claude chapel!


Ici aussi nous avons des visions diverses de l’agriculture : deux bergers conduisent un troupeau de taille raisonnable et le laissent à la garde du Patou. Here too we have different visions of agriculture: two shepherds lead a herd of reasonable size and leave it in the care of Patou.


Plus loin, des vaches en stabulation sont nourries dans un hangar tout neuf. De la monoculture leur fournit le nécessaire. Mais pour s’installer, il faut défricher, ici cela se fait au détriment du sentier balisé : sur la photo, les chênes abattus barrent le chemin.
Further away, stalled cows are fed in a brand new shed. Monoculture provides them with what they need. But to settle in, you have to clear the land, here this is done to the detriment of the marked path: in the photo, felled oaks are blocking the way.



Le mercredi, nous partons pour une longue étape, 140 kilomètres jusque chez mon père, puis de chez lui à chez nous 220 kilomètres. Après Serres et pendant une trentaine de kilomètres, la route est enneigée, d’abord par de la neige mouillée, puis de la neige sèche, enfin de la neige verglacée, damée par le passage de voitures. Nous arriverons tous les trois au Charbinat sans encombre dans l’après-midi.
On Wednesday, we leave for a long stage, 140 kilometers to my father’s house, then from his home to our home 220 kilometers. After Serres and for about thirty kilometers, the road is snow-covered, first with wet snow, then dry snow, and finally icy snow, tamped down by passing cars. The three of us will arrive at Charbinat safely in the afternoon.